Le depart

11 rencontre

– Eva! Lève-toi ! Lève-toi ! C’est déjà le matin !
Quelqu’un me tirait par la manche de ma chemise de nuit et criait d’une voix stridente à mes oreilles endormies.
J’ouvris un œil, le droit en premier. Le second ne répondit pas à ma commande, car il préférait encore rester fermé un instant de plus, comme l’enchanté et l’inaccessible Sésame. Les sons aigus prirent le rôle de la clé et ma paupière gauche s’ouvrit finalement sans opposition.
Tulipinette était là.
Malgré la somnolence, je l’avais reconnue immédiatement. Comment pourrais-je ne pas reconnaître cette petite créature qui avait si intensément rempli ma vie artistique ces derniers mois. Elle se tenait à côté de mon lit et essayait à tout prix de me tirer de sous ma couette toute chaude.
– Tulipinette, bonjour. Que se passe-t-il ? lui demandai-je en me levant lentement du lit.
– Eva! Dépêche-toi ! Nous partons tout de suite en voyage. Le coq Antoine a déjà chanté, ton réveille a sonné et toi, tu paresses toujours. T’avais promis! Tout le monde t’attend dans la cuisine!
– Je serai prête dans une minute, peut-être deux, lui assurai-je. Je vais vite faire ma toilette du matin, je vais m’habiller et je te rejoins immédiatement après.
Au bout de quinze minutes (cela avait pris un peu plus de temps que prévu), j’étais enfin à table avec mes petits amis.
J’avais l’impression que rien n’avait changé depuis la veille au soir et qu’ils avaient passé toute la nuit assis à cette table. Ils occupaient les mêmes lieux, ils étaient habillés de la même manière et dans des poses identiques à celles d’avant. La même excitation émanait d’eux et la même lueur dans chacun de leurs yeux trahissait l’inquiétude et l’impatience. Dans toute la pièce se répandait agréablement l’odeur de mon thé du matin, fraîchement préparé. La tasse se trouvait à sa place habituelle, à ma place, et ce n’était pas moi qui l’avais préparée, mais mes petits amis. Juste à côté, étaient posées sur une petite assiette, mes tartines préférées au miel.
„Ils ont fait des efforts” pensai-je en profitant de ce petit festin matinal. Tout le monde rassemblé autour de moi me fixait attentivement pendant que je mangeais. Leurs yeux semblaient me presser et me motiver pour terminer cette douce cérémonie matinale.
– Je vous suis très reconnaissante d’avoir préparé le petit-déjeuner. Je vais l’engloutir comme un ours affamé et nous partirons immédiatement après, promis-je à ce groupe d’impatients.
Terminant le repas, j’ouvris mon ordinateur portable.
– Pourquoi avons-nous besoin de ton ordinateur pour voyager ? Tulipinette interrompit le silence en première.
– Rappelle-toi la prophétie de Murex, lui répondis-je. Selon lui, il faut commencer par la fin. Nous prendrons le chemin de l’art et, justement, l’art contemporain est à la ligne d’arrivée. Nous parcourrons le chemin inverse, celui qui commence de la ligne d’arrivée et nous mène vers le départ.
– Je ne comprends rien, dit le Lièvre qui semblait perdu dans le sujet.
– L’art contemporain utilise les médias modernes. Par exemple, les artistes contemporains, c’est à dire ceux qui travaillent dans le présent, essaient d’évoquer des différentes émotions chez leurs observateurs. Ils le font principalement pour donner une impulsion à la réflexion générale sur un sujet donné et ils veulent anticiper le comportement ultérieur de gens. Tout comme vous, en attendant de me voir, vous étiez assis à cette table et ainsi vous avez créé une sorte « d’installation », c’est-à-dire une image mobile. Cette „installation”, à son tour, m’a fait réagir et m’a rappelé les prochains plans à mettre en œuvre.
– Mais à l’instant où nous partirons d’ici, cette image disparaîtra. Ce n’est pas de l’art. Les peintures sont peintes et restent, par contre cette „installation” se termine rapidement, Tulipinette semblait être en désaccord avec moi.
Cependant, elle m’étonnait de sa perspicacité et la profonde réflexion au sujet de l’art contemporain.
– Oooh! Bravo Tulipinette! C’est une observation très intéressante ! la louai-je. C’est vrai. Cet art transitoire et de courte durée est appelé „éphémère”. Quand il montre des scènes de la vie quotidienne qui se répètent souvent, nous pouvons les revoir et nous rappeler leur message. C’est comme revoir un tableau au musée. C’est une propriété intemporelle d’archivage de l’art. Nous créons pour nous souvenir. La différence entre l’image et „l’installation” réside également dans le fait que cette dernière n’est pas plate et bidimensionnelle, mais profonde et spatiale. Ici, les gens peuvent être dans cette scène „d’installation” et la regarder sous différents angles. Et s’ils n’aiment pas quelque chose, ils partiront quand ils le voudront. Je parle des humains, parce que vous, Tulipinette et vous mes amis d’aquarelle, vous avez la magie d’être à la fois dans les images et dans les „installations”. Nous, les humains, n’avons pas de telles propriétés „miraculeuses”.
– Oh non, c’est triste! Je ne savais pas que c’était si difficile pour vous, se lamenta Tulipinette.
– Tu sais, nous arrivons à nous débrouiller d’une certaine manière, lui assurai-je. Désormais, nous savons ce qu’est l’art contemporain. Pour capturer rapidement de tels moments transitoires, l’humain a inventé un appareil photo. Nous prenons une photo, puis nous allons dans la chambre noire et nous développons cette copie sur un papier spécial. Plus tard, nous pouvons également la stocker dans la mémoire de l’ordinateur. Et c’est ce que je vais faire dans un instant. Je vais nous photographier puis entrer l’image dans mon ordinateur. Ensuite, je vais agrandir l’image que j’ai reçue et en contrastant les surfaces colorées, je vais essayer de trouver le chemin vers notre destination.
– C’est super intéressant! cria le Lièvre.
– Mais comment allons-nous entrer LA-BAS ? demanda Tulipinette en montrant l’écran de mon ordinateur portable.
– Oh, ce n’est pas difficile! l’assurai-je. Je vais dessiner un pont et aller directement à l’image elle-même. Ensuite, la nouvelle route sera certainement cahoteuse et ondulée, mais nous y arriverons. Nous devons juste nous rappeler de l’épi.
– Comment ? Allons-nous collecter des graines pour l’Oiseau Bleu et Oriplume? Tulipinette était surprise.
– Non, c’est une forme qui reflète les courants de l’art dans l’histoire humaine.
– Hein ?! ils me regardèrent comme si j’étais une extraterrestre.
– Dans l’histoire de l’art, les tendances et les courants s’entremêlent comme une tresse en forme d’un épi de blé. Il y a un style une fois, puis un autre vient, mais il est différent du premier. Un autre courant, le troisième, apparaît en référence au premier, mais différent du second. Le quatrième devient semblable au deuxième et s’inspire de celui-ci, mais c’est une réaction au premier et au troisième. Et ainsi de suite.
– Et aujourd’hui nous suivons quel courant ? me demanda Tulipinette.
– Certainement un qui est différent du précédent et du suivant. Dépêchons-nous avant que le tressage ne change, car je serais contrainte de chercher un autre chemin.
– On y va! le Lièvre, impatient, coupa court à la conversation. Je me dirige au pif.
– Génial !
J’étais heureuse et, de petit à petit, je commençai à dessiner nos silhouettes sur le carnet de croquis. Il contenait déjà les contours de l’ordinateur portable et de l’installation du matin.
Entre les immenses espaces monochromes à la Dubuffet ou Mondrian, apparaissait un chemin sinueux et étroit.
De cette façon commença notre incroyable voyage au pays de Corbeau, le ravisseur d’Oriplume.
Une expédition en épi, mais sans la collecte des graines, comme Tulipinette le résuma par la suite.
Est-ce la vérité ? Le temps nous le montrera.

 

Pour mieux connaitre Tulipinette et la personne qui la dessine et en parle dans le texte, sélectionne ce billet TULIPINETTE.

Lis l’histoire !

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10 La grande reunion

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